Pièce Tsuyu Kosode Mukashi Hachijô
Auteur Kawatake Mokuami
Historique La pièce « Tsuyu Kosode Mukashi Hachijô », plus connue sous le nom de l'un des protagonistes, « Kamiyui Shinza » (Shinza le coiffeur), a été écrite par le grand dramaturge Kawatake Mokuami et donnée en représentation pour la première fois en juin 1873 au théâtre Nakamuraza, avec Onoe Kikugorô V (Shinza et Ôka Echizen), Iwai Hanshirô VIII (Okuma), Nakamura Nakazô III (Chôbei et Genshichi) et Bandô Kakitsu (Chûshichi). L'histoire narre les exploits d'un grand magistrat d'Edo, Ôka Echizen no Kami, connu pour son incroyable sagacité et son extraordinaire intelligence qui lui permirent de résoudre de nombreuses affaires criminelles. Mais le vrai héros de la pièce de Mokuami n'est pas l'homme de loi, bien au contraire, c'est Shinza le kidnappeur.
Mots-clefs sewamono - kisewamono
Protagonistes
Shinza Coiffeur ambulant qui est connu dans tout le quartier de Fukagawa. Avec son acolyte Katsu, il a toujours plus d'un mauvais coup en tête afin de mettre un peu de beurre dans les épinards. Il habite dans le district de Tomiyoshi à Fukagawa et porte au bras le tatouage infamant de celui qui a passé plusieurs séjours dans les geôles d'Edo (irezumimono).
Otsune La maison Shirakoya est un négoce de bois qui a longtemps été très prospère mais, surpris par la mort subite de son propriétaire, sa veuve Otsune n'a pas été en mesure de gérer l'établissement dans de bonnes conditions. L'affaire est maintenant fortement endettée et dans une impasse. Pour sortir de ce marasme, il n'y a qu'une seule solution : le mariage de la fille de Otsune, Okuma, avec un homme suffisamment riche pour renflouer les caisses du commerce.
Okuma La fille de Otsune. Elle est amoureuse de Chûshichi, le premier commis de la maison Shirakoya.
Chûshichi Jeune bantô de la maison Shirakoya. Il a un faible pour Okuma mais se retrouve tiraillé entre ses sentiments pour Okuma et sa fidélité à son employeur.
Genshichi Un parrain (oyakata) du district de Norimono, connu comme le loup blanc dans tout Fukagawa. Le jeu et la prostitution sont ses principales activités professionnelles mais il a des principes et un sens très fort de l'honneur. Issu de la classe des samouraïs, il a le droit de porter les deux sabres, le court et le long.
Zenpachi Ami de longue date de la maison Shirakoya. A la fois entremetteur pour le mariage de Okuma et principal investigateur dans l'affaire Shinza, la maison Shirakoya lui doit beaucoup.
Chôbei Propriétaire respectable qui possède de nombreuses maisons dans tout Fukagawa. Shinza est l'un des ses locataires. Les responsabilités de Chôbei sont très étendues car il fait office d'auxiliaire de police dans son quartier. Sa femme et lui-même sont d'une pingrerie qui ne semble pas connaître de limites.
Résumé

Acte I, scène I : la maison Shirakoya dans le quartier de Shinzaimoku

L’entreprenant Zenpachi s’est lancé à la recherche de l’époux idéal et l’a trouvé : un certain Tôbei, qui travaille pour la maison Kagaya. La pauvre Okuma ne se doute de rien et caresse dans son cœur le rêve d’un mariage avec Chûshichi. Elle est surprise par l’arrivée de toute une petit troupe, Tôbei et des serviteurs, qui apportent moult cadeaux à Otsune et Okuma. La jeune fille comprend rapidement ce qui se trame dans son dos mais, devant les larmes de sa mère, elle doit faire semblant de consentir à cette union arrangée. En fait, elle songe plutôt à s’enfuir avec Chûshichi et à commettre un double suicide d’amoureux.

Une fois la nombreuse compagnie dispersée, Okuma se retrouve seule avec Chûshichi qui revient d’une course dans le quartier. Elle lui avoue son amour et son désir de rejoindre l’au-delà avec lui. Le jeune homme, timide de nature et totalement dévoué à la maison Shirakoya, estime que suivre Okuma reviendrait à trahir ses employeurs mais, profondément amoureux, il ne peut se résoudre à lui livrer le fond de ses pensées et ne rejette pas directement la proposition de fuite. Après le départ de Okuma, Chûshichi est plongé dans de sombres pensées.

La conversation entre Okuma et Chûshichi a été suivi avec énormément d’intérêt par le coiffeur Shinza, caché près de la porte d’entrée de la maison Shirakoya. Il a déjà une idée derrière la tête et insiste beaucoup pour couper les cheveux de Chûshichi afin de lui exposer son plan. Shinza reprend les arguments de Okuma et persuade Chûshichi de se lancer dans la première phase du plan (la fuite) et de tout faire pour empêcher la seconde (le suicide). Si la fuite s’apparente à une trahison, le fait de sauver la vie de Okuma jouera certainement en faveur de Chûshichi qui obtiendra la reconnaissance de Otsune. Le jeune bantô tombe facilement dans le piège et accepte de suivre le nouveau plan concocté par Shinza.

Acte I scène 2 : près du pont Eitai

Les ténèbres ont enveloppées les environs du pont où de rares passants pressent le pas et s’abrite de la pluie qui tombe à grosses gouttes. Les roulements du grand tambour du geza nous rappellent que la rivière Sumida est toute proche. Un palanquin escorté par Katsu et transportant la belle Okuma remonte le hanamichi à vive allure avant de franchir le pont Eitai. Le son de la cloche d’un temple du voisinage se fait entrendre tandis que Chûshichi et Shinza font leur apparition sur le hanamichi. Chûshichi tente de se faire une petite place à l’abri des gouttes sous le parapluie de Shinza mais il est repoussé avec de plus en plus de rudesse. Shinza est déjà bien engagé sur le pont quand Chûshichi chute et rompt la lanière d’une de ses geta. Il ne lui est pas possible de continuer plus loin sans la réparer et, ne connaissant pas l’emplacement de la maison de Shinza, il a besoin du coiffeur pour le guider. Ce dernier a radicalement changé d’attitude vis à vis du jeune bantô : non seulement il ne le laisse pas s’abriter sous son parapluie mais il commence à l’insulter. Chûshichi commence à comprendre que celui-ci n’a pas du tout l’intention de l’attendre et qu’il a inconsciemment servi de complice à l’enlevement de Okuma. Le coiffeur lui assene plusieurs coups de parapluie sur la tête, dont le dernier laisse une vilaine blessure sur le front de Chûshichi, et pose triomphalement à côté de sa victime. Le sourire aux lèvres, Shinza franchit le pont et quitte la scène.

Chûshichi se retrouve seul. De nombreux yataibune (petits bateaux-restaurants) naviguent tranquillement sur la Sumida. La musique et les chants festifs contrastent avec le profond desespoir du jeune homme, qui vient de perdre d’un seul coup sa belle et sa respectabilité. Genshichi fait son apparition et troublé par le comportement bizarre du jeune homme, décide de se cacher afin d’observer l’évolution de la situation. Chûshichi ramasse quelques pierres qu’il enfile dans les manches de son kimono afin de pouvoir couler comme un plomb dans les eaux sombres de la sumida. Il est secouru et réconforté par Genshichi. Chûshichi entreprend le récit de ses malheurs et Genshichi s’engage à faire quelque chose pour libérer Okuma.

Acte II, scène 1 : chez Shinza dans le quartier de Fukagawa

Okuma a passé toute la nuit bâillonnée et enfermée dans un placard. Un voisin qui a entendu ses pleurs vient questionner Katsu, l’homme de main de Shinza, qui a bien du mal à trouver des réponses satisfaisantes. Shinza, qui revient des bains publics par le hanamichi, est d’excellente humeur et décide de s’offrir un repas de première qualité pour fêter l’arrivée prochaine de la rançon. Il commande au poissonnier du quartier une magnifique bonite (katsuo), que Katsu se charge de cuisiner. Genshichi, le sauveur de Chûshichi, fait son apparition sur le hanamichi, accompagné par Zenpachi. Shinza se doute bien que Genshichi est l’émissaire de la maison Shirakoya et l’accueille obséquieusement. La discussion tourne court lorsque le parrain du district de Norimono lui propose une dizaine de ryô afin d’en finir rapidement avec l’affaire Okuma. Le ton monte des deux côtés et Shinza, qui sait que Genshichi ne peut pas recourir à la violence physique dans sa maison, ne tarde pas à un insulter son visiteur. Ne pouvant plus supporter l’arrogance et les injures de Shinza, Genshichi quitte précipitamment la maison et pose sur le hanamichi, offrant au public le regard brûlant de l’homme qui a perdu la face et attend l’heure de sa vengeance.

Acte II, scène 2 : chez Chôbei, le propriétaire de la maison de Shinza

Zenpachi rend visite à Chôbei, le propriétaire de la maison de Shinza. Il lui demande d’intervenir pour sortir Okuma des griffes du coiffeur. Chôbei souligne qu’il faut être extrêmement prudent dans ce genre de situation, sous-entendant qu’il n’est pas question de négocier avec Shinza gratuitement. Chôbei estime que pour 30 pièces d’or il devrait pouvoir régler l’affaire. Le zélé Zenpachi qui a la somme sur lui s’empresse de la donner et Chôbei, après avoir soigneusement compté les pièces, demande à sa femme de lui appeler un palanquin pendant qu’il se prépare pour sa visite chez Shinza.

Acte II, scène 3 : retour chez Shinza

Shinza n’est particulièrement content de recevoir la visite de son propriétaire car Chôbei est un homme difficile à manipuler. Le propriétaire remarque la magnifique bonite et n’a aucun mal à s’en faire promettre la moitié par Shinza. Les deux malins commencent par se faire mutuellement des compliments sans la moindre allusion à l’enlèvement. Après avoir longtemps tourné autour du pot, Chôbei est le premier à aborder le sujet directement et propose un règlement définitif de l’enlevèrent de Okuma pour 30 pièces d’or. Shinza, qui espère au moins 100 pièces d’or, hausse le ton. Il se targue d’avoir une vie criminelle bien remplie et pour prouver à Chôbei qu’il n’est pas un demi-sel, exhibe le tatouage qu’il porte sur son bras. Il vient en fait de commettre une erreur grossière et donne une belle occasion à Chôbei qui affirme qu’il est pas question pour lui de loger un homme qui a connu les prisons de la bonne ville d’Edo et menace de le dénoncer. Shinza réalise qu’il vient de perdre la partie et, afin de sauver la face, et est dans l’obligation de consentir à libérer Okuma contre les 30 ryô. La jeune fille sort enfin de son placard et le palanquin de Chôbei, escorté par Zenpachi, la ramène à la maison Shirakoya.

Shinza, qui n’a toujours pas reçu la moindre piécette, est énervé. La scène la plus drôle de la pièce commence alors : ce vieux roublard de Chôbei, qui a tout son temps, compte avec une lenteur exaspérante l’argent qu’il dépose sur les tatamis devant Shinza : une première ligne de 10 pièces puis une seconde de cinq pièces. « voilà quinze ryô et la moitié du poisson est pour moi », dit-il au coiffeur. Shinza acquiesce, la moitié de la bonite est bien comme promis pour Chôbei, mais il fait remarquer qu’il n’y a là que quinze pièces, au lieu de trente comme convenu. Chôbei recompte et sans rajouter le moindre sou au 15 ryô précédemment étalé devant le coiffeur, précise qu’il y a là « quinze ryô et la moitié du poisson est pour moi ». Ce dialogue de sourds se répète plusieurs fois pour le plus grand plaisir du public. Devant l’incompréhension des deux larrons, Chôbei s’emporte et reprend ses explications depuis le début. Katsu finit par comprendre et explique à Shinza que la moitié du poisson est pour moi signifie en fait que la commission de Chôbei se monte à quinze ryô. Shinza laisse éclater sa colère mais Chôbei le rappelle à la raison en brandissant à nouveau la menace de la police. Shinza est bien forcé de se contenter de ces quinze malheureuses pièces d’or. Okaku, la femme de Chôbei surgit et rappelle que Shinza leur doit 2 ryô de loyer, qui sont immédiatement prélevés sur l’argent de la rançon. Un voisin arrive et informe le propriétaire que sa riche demeure a reçu la visite d’un voleur qui a fait main basse sur l’argent du couple. Départ précipité de Chôbei et évanouissement de Okaku. Chôbei revient quelques secondes plus tard pour … saisir la moitié de la bonite et laisser le voisin s’occuper de Okaku. Katsu et Shinza, hilares, se livrent à de joyeux commentaires sur ce vol providentiel pendant que le rideau de scène est tiré.

Acte III : près du pont Emmadô à Fukagawa

L’heure des règlements de compte a sonné. Une silhouette est aperçue près du pont Emmadô. Il s’agit de Genshichi qui guette le passage de Shinza. Le premier n’a pas oublié l’humiliation subie lors de la négociation de la libération de Okuma. Le temps aurait pu atténuer les blessures morales mais Shinza n’a pas cessé de se vanter de sa victoire sur le parrain du district de Norimono pendant ses visites professionnelles dans toutes les bonnes maisons de Fukagawa. Shinza et Katsu qui reviennent d’une partie de jeu s’approchent du pont. Les deux hommes sont d’excellente humeur car la chance était de leur côté pendant toute la partie. Shinza demande à Katsu de se rendre chez un créancier sur-le-champ pour lui remettre l’argent d’une dette. Katsu disparaît de la scène et Genshichi, profitant de l’absence de témoins, surgit de sa cachette et provoque le coiffeur en duel. Après quelques passes d’armes, parapluie et poignard contre sabre de samouraï, Shinza est mortellement touché et les deux acteurs posent. Il n’est pas donné au spectateur d’assister à l’agonie du Figaro de Fukagawa mais que cela serve de leçon à tous : une fois de plus, le crime ne paie pas ! La coutume veut que les deux acteurs de rajuster leur kimono et de saluer respectueusement le public pendant que le rideau de scène est tiré.

Les acteurs Ichikawa Sadanji I et Onoe Kikugorô V interprétant les rôles de Genshichi et Shinza dans la pièce « Tsuyu Kosode Mukashi Hachijô » jouée au théâtre Kabukiza en mai 1893 (estampe de Toyohara Kunichika)
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