Pièce Kichirei Kotobuki Soga
Historique La pièce « Kichirei Kotobuki Soga » a été jouée la première fois en 1900 au théâtre Meijiza. L'histoire est centrée bien évidemment sur la vendetta des deux frères Soga contre le meurtrier de leur père, l'ignoble Kudô Suketsune. Depuis le début du dix-huitième siècle jusqu'à nos jours, les théâtres de Kabuki d'Edo ont toujours un sogamono au programme du nouvel an, morceau puisant son contenu dans la geste des frères Soga. « Kichirei Kotobuki Soga » est aussi appelé « Soga no Ishidan », l'escalier de pierre des Soga, en raison du décor monumental utilisé au début du deuxième acte.
Mots-clefs jidaimono - sogamono
Personnages
Kudô Suketsune Le seigneur responsable de l'assassinat du père des Soga en 1175.
Soga Gorô et Soga Jûrô

Les deux frères Soga, Gorô et son frère aîné Jûrô, ont vraiment existé au 12ième siècle. Le 28 mai 1193, ils tuèrent Kudô Suketsune. Cette vendetta, qui fut réalisée lors des chasses du Shôgun Minamoto Yoritomo, au pied du mont Fuji, les a rendus légendaires. Devenus héros littéraire dans la fameuse geste des Soga, ils devinrent tout naturellement héros très populaires du Kabuki. Pour preuve de leur popularité, le nombre incroyable de pièces qui intègrent le mot Soga dans leur titre sans qu'il y ait la moindre allusion aux deux frères dans le récit.

Jûrô est un jeune homme élégant, joué très souvent par un onnagata. Il porte toujours un kimono dont le motif principal est un pluvier (chidori).

Gorô est renommé pour son courage et son impétuosité. Le style de jeu associé à ce rôle est systématiquement l'aragoto. Soga Gorô porte un kimono dont le motif principal est un papillon.

Ôiso no Tora Geisha employée par la maison de thé Maizuruya à Ôiso. Elle est l'amante de Soga Jûrô.
Mankô La mère des Soga, qui a consacrée sa vie à élever ses enfants dans le but ultime de venger la mort injuste de leur père.
Ômi no Kotôta Samouraï au service de Kudô Suketsune. Il est à l'origine d'un complot visant à faire tomber le clan Kudô.
Hachiman no Saburô Samouraï au service de Kudô Suketsune. Il ne fait pas partie du complot.
Résumé

Acte I, scène 1 : dans la maison close Maizuruya, au cœur du quartier des plaisirs à Ôiso

Tsurugizawa Danjô est un samouraï au service de l'infâme Kudô Suketsune, une importante personnalité officielle de l'entourage du shôgun. Tsurugizawa complote pour prendre la tête du clan Kudô. Il a volé la carte des zones des chasses shogounales dont son maître a la charge. Danjô a un autre sujet de préoccupation, beaucoup moins politique : une geisha, Tora, travaillant pour le compte de la maison de thé Maizuruya et qui a volé son cœur Au début de la scène, il se présente aux portes de la maison, dans l'espoir de la rencontrer. Cela fait déjà trois jours qu'il cherche assidûment Tora dans tout Ôiso. Il hausse le ton et menace le personnel du Maizuruya. Un mystérieux samouraï qui se trouve au deuxième étage de l'établissement intervient et la situation se calme après une courte période de tension pendant laquelle les sabres sont sur le point de quitter leur fourreau. Le mystérieux samouraï regagne sa chambre. Danjô exhibe une lettre écrite par un autre membre du complot, le seigneur Ômi Kotôta. Approchant la missive d'une lanterne, il entreprend de la déchiffrer. Au même moment, le mystérieux samouraï, depuis la fenêtre de l'étage supérieur, lit secrètement le contenu de cette lettre. Hachinai, caché sous le plancher du Maizuruya, profite du déroulement du parchemin pour lire lui aussi ce message secret. Danjô apprend au fil de la lecture qu'en fait Hachiman no Saburô est au courant de l'existence du complot. Danjô disparaît à l'intérieur du Maizuruya pour rédiger sa réponse.

Miyazono, une jeune geisha très récemment arrivée au Maizuruya, et Hachinai, qui est sorti de sa cachette, discutent de cette étrange lettre. En fait Miyazono n'est autre que la fille de Kudô Suketsune, chargée d'espionner le félon Danjô. Le cœur gros, elle se confie à Hachinai qui éprouve de la pitié. Sans le plan des chasses shogounales, Kudô Suketsune se doit de commettre le suicide rituel pour laver son honneur. Son seppuku entraînerait la chute de la maison Kudô et, par voie de conséquence, le succès du complot.

Et les frères Soga dans tout ca ? Gorô fait son apparition sur scène. Il remonte tranquillement le hanamichi, portant ses deux sabres et le kimono décoré de papillons. Il ne pleut pas mais son parapluie est ouvert car il a peur de se mouiller au cœur du quartier des plaisirs. Il y a là un jeu de mot en japonais, langue dans laquelle le mot humidité a de forte connotations érotiques. Afin d'assouvir la vengeance inexorable des Soga, Gorô se doit d'acquérir une épée digne de tuer un samouraï. Ce sabre existe et porte un nom : Tomokirimaru. Le prêteur sur gages qui l'accompagne au Maizuruya est disposé à lui vendre l'arme pour 300 ryô, somme astronomique pour un Gorô sans le sous. Connaissant la situation financière des Soga, le marchand refuse tout compromis. Les deux hommes disparaissent dans les salons intérieurs de la maison close. Danjô et Hayahei font leur réapparition. La réponse en main, le fidèle laquais s'apprête à rejoindre Ômi no Kotôta. Il court le long du hanamichi, poursuivi par Hachinai. Ce départ est exécuté sous la forme d'un roppô dynamique. Danjô, rendu inquiet par la possession du fameux plan, décide de le cacher dans le jardin de la maison de thé. Il enfouit l'objet volé près d'une fontaine et, satisfait par sa besogne, frappe machinalement dans ses mains, comme tout bon terrassier qui vient de terminer de creuser un trou. Le claquement est mal interprété par une servante du Maizuruya qui pense que Danjô a besoin de ses services.

Jûrô fait son apparition sur le hanamichi. Il a passé énormément de temps au Maizuruya après avoir appris que Danjô était un très bon client de cet établissement respectable. Il s'est débrouillé pour s'attirer la sympathie de Tora, la jeune geisha dont est amoureux Danjô. Cette stratégie d'infiltration est un secret de Jûrô qui n'a pas voulu en parler à son cadet. Gorô est persuadé que son bon à rien d'aîné, entraîné par les démons du stupre et la luxure, jette par les fenêtres du Maizuruya l'argent de la famille au lieu de se consacrer corps et âme à l'accomplissement de leur vengeance. L'accueil de Tora est très froid. Elle reproche à Jûrô de ne pas être passé depuis plusieurs jours. Tora sort de la pièce qui sert à l'accueil des clients. Elle est remplacée par une jeune apprentie qui apporte le nécessaire à fumer à Jûrô. Ce dernier en profite pour la lutiner un petit peu mais cela lui vaut une légère brûlure au bras. Gorô, qui était caché derrière le rideau, surgit. Ne supportant pas l'attitude de Jûrô, il le frappe avec son éventail et le provoque en duel. Tora s'interpose avec son miroir entre les deux frères. Le rideau du fond est enlevé et le cône majestueux du mont Fuji apparaît. Les trois acteurs posent.

Tora explique au cadet les motivations réelles de l'aîné. Elle termine par une petite leçon de morale : au lieu de se diviser pour traquer Kudô chacun dans son coin, ils feraient mieux d'unir leurs forces. Leur résolution commune, prise immédiatement devant Tora, ne règle pas le problème de l'achat de Tomokirimaru. Une voix de femme, en provenance de l'étage supérieur du Maizuruya, leur propose de les aider à trouver la somme en question : c'est celle de Mankô, femme qui a pris le déguisement du mystérieux samouraï ! Mankô est en fait la mère des Soga. Elle a tout vu depuis son étage et demande à Tora de creuser à l'endroit où Danjô a caché le plan des chasses shogounales et de donner le précieux document à ses fils.

Miyazono et le marchand d'épées écartent le rideau du salon d'accueil, faisant ainsi leur apparition. Miyazono porte avec elle 300 ryô. Elle demande à acheter le plan pour cette somme. Sans ce parchemin, son père tombe en disgrâce. Le choc est rude pour les Soga qui apprennent ainsi que cette jeune geisha est la fille de leur pire ennemi. Ils fulminent mais Mankô intervient en leur rappelant que leur ennemi est Kudô Suketsune et non pas sa fille. Sans le plan Kudô est un homme fini et les Soga ne seront pas en mesure d'accomplir eux-mêmes la mise à mort de leur adversaire ! Les deux frères, ainsi ramenés à la raison par leur mère, vendent le plan à Miyazono et peuvent enfin acheter Tomokirimaru au prêteur sur gages. Danjô resurgit, son sabre dans les mains, prêt à pourfendre toute cette joyeuse compagnie. Gorô n'a aucun mal à clouer Danjô avec cette petite merveille de Tomokirimaru. Le rideau est tiré. Seul sur le hanamichi, Gorô décide de prendre la route de Kamakura sans plus tarder. Dans sa précipitation, il croise inopinément sa compagne de cœur, la geisha Kewaizaka no Shôshô, qui se félicite de rencontrer l'homme dont elle attend le retour avec impatience. Conscients que cette rencontre imprévue leur donne la dernière occasion de s'aimer, les deux amants décident de passer la nuit ensemble.

Acte II, scène 1 : devant l'escalier de pierres du sanctuaire Tsuruoka Hachiman à Kamakura

Petit interlude comique sur le hanamichi (le rideau est remplacé par un décor peint sur une toile) : Hachinai, au service du seigneur Hachiman no Saburô, et Hayahei, au service d'Ômi Kotôta, se battent pour la possession de la missive écrite par Danjô dans la scène précédente. Hachinai n'a aucun mal à l'emporter et il s'enfuit avec. Les deux acteurs se livrent à un roppô comique. Le rideau s'ouvre sur le gigantesque escalier de pierres du plus fameux sanctuaire de Kamakura. Au pied de ces marches les deux seigneurs posent.

Ils reviennent du pavillon principal où ils ont prié. Hachiman no Saburô, qui s'est fait remettre la lettre par Hachinai, la montre à son rival. Il prétend qu'il est arrivé à déchiffrer le code utilisé par Danjô. Kotôta, hors de lui, se précipite sur Saburô pour lui reprendre le parchemin. Le combat qui s'ensuit est interrompu par le vol d'un pigeon qui s'empare du précieux morceau de papier. L'oiseau disparaît dans le lointain, laissant les deux seigneurs aux pieds de l'escalier. L'escalier se soulève lentement et pivote pour révéler le décor de la scène suivante.

Acte II, scène 2 : devant le pavillon principal du sanctuaire Tsuruoka Hachiman à Kamakura

Kudô Suketsune est au fait de sa gloire : il a été promu grand organisateur des chasses shogounales du nouvel an. Le pigeon de la scène précédente remet au seigneur de la lettre de Danjô. Il est ainsi mis au courant du complot qui menace son clan. Gorô et Jûrô arrivent devant le pavillon principal. Ils sont en habits de cérémonie et portent les offrandes du nouvel an. Ils sont rejoints par Miyazono. Suketsune se targuent de disposer d'une armée de 1000 soldats qui n'auront aucune difficulté à massacrer les Soga. Miyazono intervient et demande à son père d'épargner la vie de ces deux jeunes hommes qui ont permis de récupérer le plan des chasses shogounales et de mettre un terme au complot de la bande à Ômi Kotôta. Kudô accepte et, avec un certain mépris dans le regard, jette aux deux frères leur lettre d'invitation aux chasses du nouvel an et les défie de venir se venger sur ses propres terres. Cette pièce se conclut par une magnifique pose.

Remarques

Cette excellente parodie de la geste des Soga n'est pas jouée souvent. Les théâtres préfèrent le classique « Kotobuki Soga Taimen » au comique « Kichirei Kotobuki Soga ». On note la présence de plusieurs parodies. La plus fameuse étant le passage de la lecture espionnée qui est tirée de « Kanadehon Chûshingura » (acte VII). Le passage de la fontaine est un clin d'œil à « Hirakana Seisuiki » (la scène de la maison close Kanzaki). Dans la luxueuse mise en scène de décembre 1999, Ichikawa Ennosuke et Omodakaya obligent, le début de la dernière scène ressemble comme deux gouttes d'eau à « Sanmon » : le parchemin transmis par un oiseau, l'apparition du deuxième étage du temple et des adversaires par le seriage.

« Kichirei Kotobuki Soga »  est une pièce récente mais composée de plusieurs éléments puisés dans des pièces beaucoup plus anciennes tombées en désuétude pour la plupart d'entre elles :

(1) Le combat stylisé (tachimawari) sur les marches de l'escalier monumental du sanctuaire Hachiman est repris de la pièce « Ise Heishi Eiga Goyomi », jouée en novembre 1782 au Moritaza.

(2) Les deux samouraïs au service de Kudô Suketsune, Ômi no Kotôta et Hachiman no Saburô, font leur première apparition sur une scène de Kabuki dans la pièce « Ume Yanagi Sakigake Soga », écrite par Namboku Tsuruya IV et donnée à l'occasion d'un programme du nouvel an au théâtre Ichimuraza en 1806. Ils resurgissent pour la deuxième fois 94 années plus tard dans « Kichirei Kotobuki Soga ».

(3) Les querelles intestines et le complot qui frappent le clan Kudô sont le sujet principal de « Yae Kasumi Soga no Kumiito », du même Namboku Tsuruya IV, jouée en 1823 au théâtre Ichimuraza.

(4) La confrontation entre les Soga et Kudô Suketsune ainsi que la résolution prises par les frères d'unir leurs forces proviennent de la pièce « Otoko Date Hatsukai Soga », jouée en 1753 au Nakamuraza.

(5) La pose finale est un hommage à « Kotobuki Soga Taimen », pièce classique toujours aux programmes des théâtres nippons.

Le tableau suivant donne une idée des distributions des 3 rôles majeurs (Kudô, Jûrô et Gorô) des 3 dernières représentations de « Kichirei Kotobuki Soga » :

Date Théâtre Kudô Suketsune Soga Gorô Soga Jûrô
DEC 99 Kabukiza Ichikawa Danshirô Ichikawa Ukon Ichikawa Emiya
DEC 96 Minamiza Kataoka Gatô Kataoka Shinnosuke Kataoka Ainosuke
NOV 76 Kabukiza Nakamura Tomijûrô Kataoka Gatô Sawamura Tôjûrô
Les acteurs Seki Sanjûrô II et Nakamura Utaemon III interprétant les rôles de Hachiman no Saburô et Ômi no Kotôta dans la pièce « Nani Takaki Fujigane Soga » jouée au théâtre Nakamuraza en janvier 1812 (estampe de Utagawa Toyokuni I)
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